Il y a un mot qu’on colle aujourd’hui sur tout : des sacs, des baskets, des bijoux, parfois même des meubles. Upcyclé. Le mot sonne bien, il sonne neuf, il sonne comme une trouvaille de notre époque. Sauf qu’on va le voir : ce geste n’a rien de nouveau. On l’a simplement mis de côté pendant quelques décennies, le temps de croire qu’on n’en avait plus besoin.
Upcycling vs recyclage : ne plus confondre les termes
Avant d’aller plus loin, il faut démêler deux mots qu’on confond sans cesse : upcycling et recyclage. Le recyclage casse la matière jusqu’à un état brut avant de la refabriquer, une bouteille en plastique redevient du plastique fondu avant de redevenir autre chose. L’upcycling, lui, transforme une matière déjà existante en un tout autre objet, sans jamais repasser par cette étape
de transformation en matière première. Une aile de kite usée ne redevient pas du tissu brut : elle devient directement une sacoche. Un vieux jean devient une jupe, une chemise trop grande devient un pyjama.
Ce que le vécu nous apprend
Ce souvenir m’est resté d’assez loin. J’ai grandi au Togo, où les couturiers de quartier faisaient partie du décor autant que l’épicier ou le coiffeur. Se faire coudre un vêtement, ce n’était pas un luxe, c’était la norme. Et quand le corps changeait, quand le vêtement n’était plus à la bonne taille ou simplement plus au goût du jour, on ne le jetait pas : on le découd. On le retravaille. Parfois avec le même tissu, parfois en y ajoutant d’autres chutes récupérées ailleurs. C’était une affaire de bon sens économique avant d’être une affaire de conviction écologique.
Ce souvenir m’est resté, et en y repensant, je me suis demandé si ce geste, si évident chez nous, avait un écho ailleurs. Il en avait un, à des milliers de kilomètres, sous d’autres noms.
Au Japon, on l’appelle le boro. Le mot vient de boroboro, quelque chose en lambeaux, réparé tant de fois qu’il en devient méconnaissable. Dans les régions froides du nord, où le coton se faisait rare, les paysans superposaient et rapiéçaient leurs vêtements de génération en génération, jusqu’à obtenir ces patchworks indigo qu’on retrouve aujourd’hui dans les musées. La technique de couture qui les tenait ensemble a un nom aussi : le sashiko, des points droits réguliers, pensés pour renforcer autant que pour décorer. Deux gestes nés dans les campagnes, par nécessité pure.

Aux États-Unis, c’est le quilting. Dans les foyers les plus modestes, on assemblait les chutes de tissu et les vieux vêtements pour en faire des courtepointes, un geste qui a connu un vrai regain pendant la Grande Dépression, quand plus personne n’avait les moyens d’acheter du neuf. Ce qui commence comme une contrainte devient, avec le temps, un artisanat à part entière, transmis, exposé, parfois même collectionné.
Trois continents, trois histoires, un seul réflexe : ne rien perdre de ce qu’on a déjà.
Ce qu’est vraiment l’upcycling
En les mettant côte à côte, une définition plus juste se dessine, moins marketing que celle qu’on lit sur les étiquettes. L’upcycling, ce n’est pas une invention récente ni une trouvaille de designer. C’est un principe universel : transformer une matière existante en un objet différent, sans la détruire pour la refaire à neuf. Un principe que chaque culture a développé de son côté, avec ses propres outils, ses propres motifs, sa propre esthétique, mais toujours pour la même raison profonde : parce qu’on n’avait pas le luxe de gaspiller.
L’histoire de l’upcycling : de la honte de la pauvreté au renouveau écologique
Ce qui interroge, ce n’est pas tant que ce geste ait existé. C’est qu’on l’ait mis de côté. Au Japon, une fois le niveau de vie remonté après l’ère Meiji, les vêtements en boro sont devenus un souvenir gênant, associé à la pauvreté des générations précédentes, et la plupart ont fini jetés. Le même mouvement s’est joué ailleurs : dès que le neuf est devenu accessible, retravailler l’ancien est devenu un aveu plutôt qu’un choix.
Et voilà qu’aujourd’hui, ce même geste revient, valorisé, recherché, presque prisé. Ce qui était un signe de manque est redevenu un signe de valeur, non pas parce que la technique a changé, mais parce que le neuf a, cette fois, un coût qu’on cherche à éviter.
Alors peut-être que la vraie question n’est pas de savoir comment consommer plus durablement. Peut-être qu’elle est plus simple, et plus inconfortable : et si on avait juste besoin de se souvenir de ce qu’on savait déjà faire ?


