Deux histoires, un seul fil
En septembre, la marque britannique Pangaia a dévoilé une capsule active automne-hiver 2026 en EVO, une fibre bio-sourcée issue de ricin et de maïs industriel. Fin septembre, H&M Group et la société espagnole Magtech ont annoncé qu’un premier lot de coton hydroponique, cultivé sans sol, avait été transformé en vêtements. De quoi croire que la mode durable a enfin trouvé la formule pour s’alléger.
De l’autre, une étude du Smith School de l’université d’Oxford, réalisée avec l’association DIRT, estime que la mode est liée à environ 30 % des terres agricoles de la planète. Le chiffre inclut le cuir et la laine, qui échappaient jusqu’ici aux calculs centrés sur les fibres végétales.
Les deux nouvelles ne se contredisent pas vraiment. Elles posent la même question, vue depuis deux bouts différents : que pèse réellement une nouvelle matière sur les terres ?
Le rêve : des matières qui changent la donne
Selon Fulgar, qui fabrique la fibre EVO, celle-ci est issue à environ 50 % de ressources renouvelables, dont l’huile de ricin, et à 50 % de maïs industriel non destiné à l’alimentation. Fulgar affirme aussi que le ricin pousse sur des terres arides, sans concurrencer les cultures alimentaires. La capsule de Pangaia est présentée comme légère, respirante et à séchage rapide. Ces affirmations viennent des fabricants et n’ont pas été vérifiées par un tiers.
Côté coton, Magtech et H&M Group ont produit en Espagne un premier lot de cinq tonnes, dans un circuit d’eau fermé et suivi par IA pour cibler les traitements. Un second site est en cours de développement en Inde. Les porteurs du projet précisent eux-mêmes qu’ils ne prétendent pas remplacer le coton conventionnel.
Ces projets pourraient, en théorie, réduire la pression sur les terres. Mais leur impact réel à grande échelle reste à démontrer. Les tentatives précédentes de coton hors sol ont surtout montré ce qui est techniquement possible, beaucoup moins comment passer à l’échelle. Et sur l’eau, argument central de l’hydroponie, le rapport d’Oxford note que les données de consommation restent très limitées, pour toutes les cultures.
Le chiffre qui refroidit : environ 30 % des terres agricoles
L’étude ne prétend pas calculer les terres dont le textile est seul responsable. Elle cherche à quantifier la surface que l’industrie peut influencer par ses achats, comme le résument les auteurs dans une tribune publiée sur Impakter. La majorité de cette surface sert au pâturage des bovins et des ovins, qui alimente aussi la viande et les produits laitiers.
En 2023, l’élevage pour le cuir occupait 876 millions d’hectares et celui pour la laine 528 millions, contre 35 millions pour le coton. Le coton représente pourtant 44 % des fibres naturelles produites cette année- là, et une grande partie de la pression chimique : 4 % des pesticides mondiaux et 10,5 % des insecticides, pour moins de 0,7 % des terres agricoles.
Autrement dit, la question foncière de la mode se joue surtout du côté de l’élevage. Les matières végétales ne sont pas hors du problème, mais elles n’en sont pas le cœur.
L’étude reste une revue de la littérature, en partie financée par DIRT. Ses auteurs la présentent comme un cadre préliminaire, non comme une analyse définitive. Ils reconnaissent que certaines statistiques du secteur circulent en boucle, sans source claire.
La question de fond : quelles terres, cultivées comment ?
Dans sa conclusion, le rapport demande aux marques d’élargir leur définition de la durabilité : soutenir des systèmes agricoles écologiquement sains et socialement justes, investir dans la recherche, et financer des certifications transparentes.
Cela vaut aussi pour les méthodes présentées comme vertueuses. L’agriculture biologique et la biodynamie peuvent produire moins par hectare. Selon les études citées, les rendements seraient inférieurs de 20 à 34 % dans certains cas, d’autres études montrent au contraire que des pratiques économes en intrants peuvent augmenter les rendements, notamment dans les pays en développement. Le cahier des charges biodynamique impose en outre de réserver 10 % de la surface à la biodiversité, ce qui demande davantage de terres. Le rapport reconnaît que l’effet foncier de la biodynamie reste à étudier. Il faut donc peser le bénéfice net, et non le supposer.
L’agriculture régénérative, elle, n’a ni définition ni certification standardisées, ce qui laisse une place au greenwashing.
Le rapport penche en faveur de la biodynamie, tout en reconnaissant que ses preuves sont mixtes. La plupart des études portent sur l’Europe, et les cas concernant le coton reposent surtout sur des études de cas. Le plus cité, SEKEM en Égypte, s’appuie en grande partie sur les chiffres de l’association biodynamique égyptienne elle-même : pesticides réduits à moins de 10 % et hausse des rendements. Le rapport y voit une démonstration, mais il s’agit d’un résultat à vérifier par des études indépendantes.
Ce qu’on peut en retenir
Rien dans tout cela ne permet de trancher seul. Le coton hydroponique et des fibres comme EVO peuvent réduire l’empreinte de la mode sur les terres. Ils peuvent aussi rester des vitrines pendant que la production de masse continue sur les mêmes surfaces.
La question n’est peut-être pas de choisir entre innovation et sobriété. Elle est de savoir, pour chaque nouvelle matière : à quelle échelle peut-elle être produite ? Remplace-t-elle une production existante, ou s’y ajoute-t-elle ? Et combien de terres mobilise-t-elle par pièce vendue ?
Et la prochaine fois qu’une marque annonce une matière miracle, quelle est la première question qui vous vient : innovation réelle, ou nouveau coup de greenwashing ?
Sources
- Smith School (Oxford) et DIRT, The Climate and Agricultural Impact of Textile Production (rapport, septembre 2026)
- Just Style, étude Oxford / DIRT : https://www.just-style.com/newsletters/fashion-farmland-oxford-study
- FashionUnited UK, rapport Oxford : fashionunited.uk (rapport Oxford)
- Impakter, tribune des auteurs : impakter.com
- FashionUnited UK, projet Magtech / H&M : fashionunited.uk (Magtech / H&M)
- FashionUnited Espagne, projet Magtech / H&M (en espagnol) : fashionunited.es
- HortiDaily, analyse du coton hors sol : hortidaily.com
- Man-Made Fibers, Pangaia prolonge sa collaboration avec Fulgar (9 septembre 2026) : man-made-fibers.textiletechnology.net


